La nouveauté de la révolution numérique à travers l’explosion de ses outils, l’entreprise digitale, voire l’usine 4.0, réside dans l’interaction entre les transformations de l’organisation du travail, des process d’industrialisation, des rapports entre l’individu et le collectif, d’impact sur les formes et le niveau d’emploi, le statut des salariés et l’exercice de la démocratie sociale.

Cette révolution préfigure un changement de société, voire de civilisation, qui se joue d’abord, en grande partie, au travail.

Ces profonds bouleversements interpellent tous les acteurs du monde de l’entreprise sur leurs responsabilités sociales, sociétales et économiques.

Aucun choix, aucune utilisation de technologie ne sont neutres. Il s’agit donc d’agir pour donner, ensemble, sens aux transformations induites par les Technologies de l’Information et de la Communication.

À la CGT, nous pensons que l’innovation technologique concourt à des innovations sociales et environnementales qui doivent être vecteurs de progrès social et économique.

Au risque sinon de stériliser toute dynamique collective, mais surtout de dissoudre le lien social et d’amplifier une société duale et précaire en niant notamment les équilibres de vie au travail – hors travail, d’égalité d’accès au numérique, le statut et la sécurité des salariés, l’utilisation démocratique des réseaux sociaux, la place des organisations syndicales dans le dialogue social « digital ».

Transformation de l’organisation du travail

Le développement et l’accès démocratique aux outils numériques ont accru la mobilité et la possibilité de se connecter partout à son travail. Le cadre classique du lieu de travail, le rapport au temps de travail ont explosé.

On constate une véritable intrusion de la vie professionnelle dans la vie privée

  • 75 % des cadres utilisent les nouvelles technologies de l’information pour leur usage professionnel sur leur temps de repos ;
  • 27 % travaillent pendant leur vacances, provoquant une intensification du travail générée par l’usage des TIC.
  • 60 % des techniciens le constatent, 45 % estiment qu’il y a débordement de la vie professionnelle sur le privé.

Ce n’est pas sans conséquence sur la santé au travail, les risques d’épuisement et au final une baisse de la qualité du travail.

L’expansion des TIC depuis les années 1980 s’est traduite par une économie de plus en plus dématérialisée, favorisant des services sous-traitants la production des biens, plaçant au premier plan la production immatérielle (marketing, communication…) et encourageant l’externalisation et les délocalisations de la production vers des zones à faible coût

Un changement des conditions de travail

En effet, l’avènement d’une économie se trouve de plus en plus morcelée et spécialisée, en rupture avec le fordisme, où le salariat perd sa centralité tandis que les frontières de l’entreprise sont brouillées par des chaînes de sous-traitance et l’activité en réseau due à l’externalisation. Les relations au travail se trouvent bouleversées par une hiérarchie plus directe, des modes de travail plus collaboratifs qui donne une illusion d’autonomie individuelle.

Une illusion qui se traduit par :

Une pression constante sur les droits collectifs ;
La création de plusieurs niveaux de subordination (vis-à-vis du manager et des donneurs d’ordres) ;
L’injonction à la productivité et à la performance au détriment des heures de travail (connexion permanente) ;
La pression sur les salariés due à des responsabilités accrues ;
Le reporting et les stratégies multiples de contrôle.

Autant d’éléments qui augmentent les risques de souffrance au travail, abolissent
toutes limites dans l’exécution du travail et, paradoxalement, renforcent la subordination.

En même temps, nous assistons à la disparition d’un cadre stable de travail.

Ce phénomène se manifeste par :

des formes de travail à domicile sans garde-fou ni protection collective,
l’extrême mobilité géographique et le turn-over,
l’irrespect du droit au repos,
le développement de forfaits dérogatoires sur les heures travaillées qui
crée du travail hors temps de travail rémunéré,
l’extension de l’entreprise hors de ses frontières, le nomadisme et l’investissement des lieux publics ou du foyer par le travail,
l’hybridation des modèles de coordination du travail,
l’hyper-connexion grâce à l’Internet des objets.

Tous ces facteurs se traduisent au niveau des conditions de travail par notamment :

L’éclatement des collectifs de travail,
L’abolition des frontières entre espaces et temps de travail ou de repos,
travail et loisir, vie professionnelle et privée,
L’augmentation de la charge de travail sans qu’il y ait pour autant augmentation des salaires,
L’augmentation du contrôle : Dans une économie entièrement tendue par la performance, la recherche de croissance et de profit, le numérique a ancré dans les pratiques de travail collectives l’évaluation permanente comme un des éléments de la recherche de la performance économique et de la hausse de la productivité.

Toutes ces tendances participent du modèle « Lean » basé sur une rationalisation du travail visant à limiter au maximum les coûts tout en poussant le salarié « autonome » à trouver lui-même les moyens d’intensifier son travail et d’augmenter sa productivité grâce à un système d’évaluation. Une individualisation à outrance qui s’effectue par un système particulier de
«
rémunération » et se manifeste par le travail gratuit (digital labor) pendant le temps libre.

Changer les conditions de travail mais au profit des salarié-e-s


Mettre les gains de productivité au service de l’intérêt général :

Réduire le temps de travail hebdomadaire à 32 heures,
Assurer la retraite à 60 ans comme norme,
Lutter contre toutes les formes de travail atypiques (travail du dimanche,
astreinte, travail de nuit),
Interdire les forfaits dérogatoires aux 35 heures (forfaits jours notamment),
Réduire les charges de travail : cela passe par un devoir de déconnexion
mais aussi par des dispositions légales qui rendraient illicites toute interruption du temps libre par l’employeur.
Adapter le numérique au travail et non l’inverse :
Sécuriser les espaces de travail, lutter contre la décentralisation : cela revient à limiter la portée du travail en portage, du télétravail et plus généralement du nomadisme en réaffirmant le cadre collectif du travail comme norme de production. Le syndicalisme doit encourager toutes formes de présence et d’organisation entre les salarié-e-s ;
Intégrer les catégories périphériques de travailleurs : requalifier le lien de subordination pour qu’il puisse être caractérisé, non plus uniquement par la subordination juridique, mais également par la dépendance économique. L’objectif vise de réintégrer les auto-entrepreneurs dans le cadre salarial.

Mettre le numérique au service de l’émancipation des travailleurs et du
progrès social :

Lutter contre la « dématérialisation » des relations de travail : Il s’agit avant
tout de recréer les conditions pour que puissent émerger des collectifs de travail ;
Lutter contre l’évaluation et le contrôle permanent des salarié-e-s à partir des outils numériques (système de géolocalisation, filtrage des messageries electroniques, enregistrement des appels);
Promouvoir le droit à la formation : au niveau des destructions d’emplois, assurer un plan de formation vers les métiers du numérique, créer un open data au service des travailleurs ;
Promouvoir la démocratie au travail : démocratiser l’accès à l’information financière concernant la marche et la situation de l’entreprise (multiplicité des flux financiers intra-groupe, fraude fiscale, contrat de sous-traitance,etc..), améliorer l’accès à l’information des représentants du personnel.